Mythe ou réalité?,  Nutrition

Les cures de jus, quoi en penser ?

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Par Myriam Beaudry, Nutritionniste-Diététiste

Il y a plusieurs années, avant même que je débute mes études en nutrition, les cures de jus étaient quelque chose dont j’entendais parler et je dois l’avouer, qui me faisaient déjà froncer des sourcils… Aujourd’hui, il est encore fréquent que je voie passer des gens en faisant la promotion sur les réseaux sociaux. Que penser des allégations avancées quant à leurs bienfaits potentiels ? 

Pour la rédaction de cet article, je me suis inspirée des principaux arguments avancés par Dr. Google et certaines compagnies faisant la promotion de cures de jus. J’en ai ressorti cinq qui reviennent souvent et je les analyse à la lumière des données probantes actuelles. Bonne lecture !

D’abord, une cure de jus, qu’est-ce que c’est exactement ?

Chaque compagnie a généralement son propre « protocole » de cure, mais de façon générale, il s’agit de boire uniquement plusieurs bouteilles de jus par jour pour une période allant de 24 heures à une semaine. Dans certains cas, il est permis de consommer certains aliments spécifiques, comme des légumes et des noix. Maintenant, regardons de plus près les différents arguments avancés pour en faire la promotion.

1. Une cure de jus aide à l’élimination des toxines.

Cet argument est probablement un des plus populaires et il part de l’idée qu’on devrait régulièrement « détoxifier » notre corps pour l’aider à mieux fonctionner. Bien que ce concept puisse sembler logique à certains égards, il comporte plusieurs lacunes au niveau scientifique.

Tout d’abord, rappelons que la définition officielle du mot « toxine » est la suivante : « substance toxique élaborée par un micro-organisme et intervenant dans la capacité de lui-ci à provoquer une maladie » (1). Par exemple, on pourrait penser au venin d’un serpent et à la bactérie Clostridium tetani responsable du tétanos. Cependant, la vraie définition du mot « toxine » n’est pas celle qui est utilisée par les compagnies faisant la promotion des cures de jus. Lorsqu’on l’emploie pour parler des « toxines issues de l’alimentation et de l’environnement », on fait fausse route. De plus, il n’y a souvent aucune mention de quelle toxine la cure pourrait supposément permettre d’éliminer… Il s’agit là de questions importantes à se poser pour bien comprendre ce qui nous est offert.  

Ensuite, le processus de détoxification dans le corps est entièrement assuré par les reins, le foie, la peau, les poumons et le système digestif. Il n’y a actuellement aucune évidence scientifique supportant l’usage de cures de jus pour l’élimination de substances toxiques dans le corps ni pour faciliter ce processus par les organes (2). En fait, si notre foie ou nos reins devenaient réellement incapables de s’occuper cette tâche importante, nous ne serions pas en train de magasiner une cure de jus, mais plutôt à l’hôpital à recevoir des soins d’urgence. Bref, tous les jours, on peut avoir de la gratitude pour nos organes qui font ce travail important sans qu’on ait à lever le petit doigt !

2. Une cure de jus aide à réduire l’acidité et alcaliniser le corps.

Le concept qu’on puisse moduler le pH de notre corps à l’aide de certains aliments peut plaire à l’esprit et comme le concept de détox, il ne tient pas la route d’un point de vue physiologique. En effet, le pH sanguin se tient strictement entre 7,35 et 7,45. Dans l’estomac, le pH va de 1,5 à 3,5 et ce niveau d’acidité est très important pour le bon déroulement du processus de la digestion (3). Bref, ces intervalles sont hautement régulés via certains systèmes dans le corps et pour son bon fonctionnement, il est impératif que le pH ne dévie pas. En effet, si notre pH tombe trop bas, on parle d’un état d’acidose métabolique pouvant être mortel et à l’inverse, l’alcalose métabolique ayant les mêmes conséquences (4).

Ceci dit, les aliments ont effectivement des pH variables. Par exemple, un jus d’orange a un pH autour 3,5 et un blanc d’œuf environ 7,5. Cependant, le pH des aliments n’a pas le pouvoir de changer celui du corps. Ainsi, manger des aliments ayant un pH plus alcalin ou plus acide ne fait pas de différence à ce niveau. Notre corps est équipé de systèmes hautement régulés qui veilleront à ce que notre pH demeure dans le bon intervalle pour fonctionner adéquatement (4).

3. Une cure de jus favorise la perte de poids.

À court terme, c’est très possible, et ce, parce que l’apport énergétique est nettement réduit pendant une cure de jus. Cependant, la majorité du poids perdu n’est que de l’eau ou de la masse musculaire. Bien qu’on puisse nous avoir habitués à célébrer toute diminution du chiffre sur la balance, perdre de la masse musculaire n’est pas souhaitable, car il est beaucoup plus laborieux de la regagner par après. À ce jour, il n’existe aucune évidence appuyant l’usage des cures de jus pour la perte de poids à long terme (2). Si vous avez des préoccupations à l’égard de votre poids, je vous invite à prendre le temps d’en discuter avec un(e) nutritionniste-diététiste.

4. Une cure de jus permet de donner une pause à l’organisme.

Dans une société où tout va très vite et où le repos tombe souvent au bas de la to-do-list, il est très attrayant de penser pouvoir donner un temps de pause à son corps avec une cure de jus. Ceci dit, il faut savoir qu’il n’y a qu’un seul moment où notre organisme est réellement sur pause… lorsque notre cœur cesse de battre, soit la mort. C’est un peu rude dit ainsi, mais c’est la réalité ! À tout moment de la journée, il y a des centaines de réactions et des voies métaboliques en action dans notre corps. Lorsque notre apport alimentaire est réduit, le corps active d’autres voies métaboliques pour pallier le manque d’énergie et assurer que nos organes puissent fonctionner adéquatement. Ainsi, une cure de jus ne donne pas une « pause » proprement dite à notre organisme. 

5. Une cure de jus permet de faire le plein de vitamines et minéraux.

C’est vrai en partie, mais savez-vous aussi ce qui nous permet quotidiennement de ne manquer d’aucun nutriment ? Une alimentation riche en légumes, fruits, grains entiers, protéines et aliments qui nous font plaisir ! Le tout pouvant venir dans une variété de couleurs, saveurs et textures pour en tirer la plus grande satisfaction. Ainsi, les cures de jus n’apportent pas un avantage particulier en ce sens. De plus, tel que mentionné plus haut, elles apportent généralement un apport énergétique bien inférieur à nos besoins et elles sont souvent dépourvues de protéines et de fibres.

Par ailleurs, la quantité de vitamines et minéraux affichée sur le tableau de valeur nutritive d’un jus peut parfois sembler impressionnante. Cependant, l’expression « Trop, c’est comme pas assez » s’applique bien ici. Certaines vitamines, telles que la vitamine C et les vitamines du complexe B, sont dites hydrosolubles. Ainsi, lorsque la quantité consommée dépasse nos besoins quotidiens, elles sont simplement excrétées dans l’urine (5). Par exemple, si on consomme un jus apportant 120% de la valeur quotidienne en vitamine C et qu’on doit boire 5 bouteilles de jus dans une journée, on obtient 600% de nos besoins quotidiens et le 500% en surplus ira… aux toilettes.  Il ne faut pas non plus négliger le fait que certaines vitamines sont liposolubles et donc, les excès ne sont pas excrétés aussi facilement. À haute dose, ils peuvent induire des symptômes de toxicité (5). Bref, il est toujours plus pertinent de consommer ses fruits et légumes sous forme entière et de se rappeler que même si quelque chose est « naturel », il peut tout de même poser des risques à la santé.

Que penser des témoignages positifs à l’égard des cures de jus ?

L’expérience d’un individu lui appartient entièrement et ce n’est nullement ma place de venir l’invalider.  Comme être humain, il est tout à fait normal de s’identifier davantage aux expériences vécues par les autres, plutôt que par des faits objectifs. Ainsi, comment expliquer qu’une expérience puisse sembler si fantastique pour certain(e)s, alors que les évidences scientifiques ne démontrent aucun bénéfice mesurable ? La force de l’effet placebo peut être une partie de la réponse. En effet, le simple fait de s’attendre à ressentir des bénéfices suite à une intervention, et ce, peu importe laquelle, peut mener à ressentir des bienfaits (6).

Ceci dit, il est important de rappeler que des anecdotes ou des témoignages ne constituent pas des preuves scientifiques en soi. Notre santé est précieuse et elle mérite qu’on fasse des choix sécuritaires et basés sur des évidences scientifiques solides.


* Les informations contenues dans cet article sont à des fins d’information seulement et ne substituent pas les conseils thérapeutiques individualisés d’un professionnel de la santé pour une condition particulière ou autre. *

Références
(1) https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/toxine/78811
(2) Klein, A. V., & Kiat, H. (2015). Detox diets for toxin elimination and weight management: a critical review of the evidence. Journal of human nutrition and dietetics: the official journal of the British Dietetic Association28(6), 675–686. https://doi.org/10.1111/jhn.12286
(3) Marieb, E., Hoehn, K. (2010). Anatomie et physiologie humaines. 4e édition. Pearson Education.
(4) Fenton TR, Huang T Systematic review of the association between dietary acid load, alkaline water and cancer BMJ Open 2016;6:e010438. doi: 10.1136/bmjopen-2015-010438
(6) Bélanger M., LeBlanc M.-J. et Dubost M. (2015) La nutrition. 4e édition. Chenelière éducation
(7) Theodosis-Nobelos, P., Filotheidou, A., & Triantis, C. (2021). The placebo phenomenon and the underlying mechanisms. Hormones (Athens, Greece), 20(1), 61–71. https://doi.org/10.1007/s42000-020-00243-5

Myriam Beaudry

Myriam a complété son baccalauréat en sciences de la nutrition à l’Université d’Ottawa, elle est donc nutritionniste-diététiste et membre de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec. Son amour pour la recherche et la science l’a amené à poursuivre son cheminement académique à la maîtrise à l’Université de Montréal. Infiniment passionnée par son domaine, Myriam est également une vulgarisatrice hors-pair. Elle laisse libre cours à sa créativité et son plaisir de communiquer sa passion via sa plateforme Instagram (@myriam.beaudry.dtp) et comme chroniqueuse à la radio. Au-delà de sa profession, Myriam est une personne curieuse, remplie de bienveillance et toujours ouverte pour des discussions respectueuses afin d’élargir ses horizons.

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